Jour 27 – Autocritique dans un palais

Voilà un mois que je suis parti. Je m’accorde une journée pour faire un peu le point en allant dormir chez une amie, à Lyon.

Avec vingt-sept articles en trente jours, je parviens à peu près à garder le rythme de l’article quotidien que je m’étais imposé. Malgré cela, sur le fond, une chose m’ennuie : si les vidéos que je réalise retranscrivent les paysages que je vois et les aventures que je vis, j’ai le sentiment que je n’arrive pas tout à fait à rendre compte de la richesse humaine de mes expériences. J’ai des journées chargées : je dois tourner, monter et mettre en ligne mes vidéos, gérer la logistique et me trouver un toit tous les soirs. Mais avant tout, mes journées sont faites de discussions passionnantes avec mes hôtes. Avec certains nous refaisons le monde ; d’autres préfèrent me parler de leur vie personnelle. Aucune conversation n’est banale, et surtout, aucune n’est semblable. C’est cela que je ne parviendrai jamais à retranscrire. C’est pourtant ce qu’il y a de plus précieux dans mon voyage.

À Lyon nous partons manger dans un bouchon, restaurant déclinant les grands classiques de la gastronomie lyonnaise : saucisson chaud à la sauce beaujolais, quenelle de brochet et tarte à la praline. Puis nous partons à une heure de là, à Hauterives. C’est ici que le facteur Cheval, en butant sur une pierre à l’âge de 43 ans, s’est souvenu d’un vieux rêve et a commencé à bâtir un palais. Une merveille d’art brut qu’il mit 33 ans à achever, seul. Les formes irréelles de sa façade, ses murs parsemés de sculptures improbables et ses escaliers qui ne donnent sur rien ont inspiré Dali et Picasso. À la sortie, une sculpture en anamorphose de Bernard Pras rend hommage au facteur autodidacte.

Jour 14 – À la recherche du pont du Gard

Mercredi 2 décembre. Je me réveille à Saint-Martin-de-Valgalgues, un village proche d’Alès. Claire et Manu m’y ont accueilli dans leur coquette maison de campagne. Lui est instituteur en zone difficile, comme on dit pudiquement ; elle est bénévole dans un centre Emmaüs en attendant de trouver un job dans le secteur social. En prenant le petit-déjeuner nous entendons la radio égrener les derniers rebondissements de l’affaire Valbuena, et râlons contre la vacuité des médias.
 
Hier j’ai accompagné Claire à son cours de flamenco, puis nous avons passé la soirée à jouer à des jeux de société : Manu pratique les échecs à bon niveau, c’est d’ailleurs dans son club qu’il a rencontré Claire. Avant tout cela j’avais partagé un thé avec Dimitri, animateur radio et militant contre l’homophobie. J’aime entrer dans l’univers de chacune de ces personnes, tous si différents, tous si éloignés du mien.
 
Après avoir pris congé de mes hôtes je mets le cap sur Avignon, ma prochaine destination. En chemin, j’ai prévu de m’arrêter faire une halte pour prendre quelques photos du pont du Gard, un monument qui a beaucoup hanté mon imagination. Mais tous les accès semblent payants : 10€ l’entrée, musée inclus. À l’heure où l’on dit que nous devons lutter contre la barbarie grâce à l’art et à la culture, je trouve étrange de privatiser ainsi un pan aussi important de notre patrimoine. Alors je décide de ne pas payer, et de faire avec les moyens du bord. Je repère sur mon GPS un petit chemin serpentant non loin du pont, et après un long détour j’engage ma Twingo sur le passage caillouteux. J’y vais à tâtons, reviens parfois en arrière ; mais quelques demi-tours plus loin, je semble approcher du but. Je me gare à côté d’un container couvert de tags, et commence à descendre sur un chemin entouré d’oliviers.
 
C’est parfaitement ridicule, mais j’ai l’impression de remonter vers la source du Nil alors que je suis bêtement en train de gruger l’entrée d’un monument historique en Languedoc-Roussillon. Enfin, je touche au but. Mes atermoiements auront tout de même eu le mérite de me faire arriver pour le coucher du soleil, et de donner ainsi un charme supplémentaire à ces photos.

Jour 4 – Petit manuel de street art en rase campagne

Samedi, fin d’après-midi. Je prends congé de Camille et quitte Pau en direction du nord. Pour le moment, mon voyage se déroule sans trop d’accrocs : je parviens à maintenir une visibilité de deux jours sur les endroits où je vais dormir. Je trouve mes hôtes sur le site CouchSurfing, et peux parfois me payer le luxe de choisir les profils les plus atypiques.

Aujourd’hui j’avais entrevu la possibilité d’aller passer la journée dans une communauté de méditation, dans le Gers. Mais la fille a semblé prendre peur quand je lui ai parlé de Youtube et de ma caméra. Sans nouvelles d’elle, je décide de garder le cap gersois et de séjourner à Eauze, chez Marie.

Pour le moment je transite en solitaire. Malgré des annonces quotidiennes de covoiturage, je ne parviens pas à trouver des personnes intéressées pour prendre place sur le siège passager de ma Twingo noire. Peut-être mes trajets sont-ils trop courts pour être partagés.

Je suis accueilli par l’odeur réconfortante du repas qui mijote sur le feu. Marie me salue avec un mélange de timidité et de bienveillance, puis me fait visiter sa maison. D’emblée, je suis sous le charme : sur les murs de pièces volumineuses et biscornues sont dessinés au pinceau des motifs improvisés. Une vraie maison d’artiste. Attenant à la cuisine, un petit atelier offre une idée des créations de Marie. Sculptures, peintures, collages s’y entremêlent avec harmonie. Marie se rend ici tous les jours, une fois terminée sa journée dans son cabinet de psychothérapie.

Le repas est végétarien : un plat de blettes et de brocolis relevé à l’aide de gingembre, délicieux. Avant cela, j’avais délivré à Marie le cadeau que Camille lui destinait : des caramels ramenés d’Argentine, qui seront ouverts pour le dessert. Nous passons ensuite une bonne partie de la soirée à parler de son métier, et à refaire le monde.

Eauze compte 3881 habitants. Ce n’est pas à proprement parler un terrain propice au street art. Pourtant, Marie a réservé le pan de mur donnant sur la ruelle à ses invités. En repartant de chez elle, ils sont conviés à y laisser une trace, sous forme d’une affiche collée là. Je ne suis pas manuel, je ne sais pas dessiner. Je décide donc d’y laisser des mots qui m’avaient touchés, postés par une amie le soir des attentats. Tracés maladroitement sur une feuille de papier déjà jaunie par la colle, ils seront sans doute lavés par la prochaine pluie. Les souvenirs, eux, ne s’effaceront pas.